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Vie des missions en Afrique/16

 


Quand le catéchiste prend la moto


Le témoignage de Seme à Obeck


Très souvent, quand on discute des maux qui tourmentent la société, surtout en ces terres de mission, on est tenté de voir en particulier les responsabilités de l'autorité: du maire de la ville ou du curé dans la paroisse. 

On oublie que la société et l'Église peuvent avancer dans la mesure où chacun est disposé àSeme Richard avec sa classe de  catéchèse exercer sa propre responsabilité, à payer un prix et à s'engager à changer les attitudes que l'on conteste facilement chez les autres. 

Ce principe de responsabilité personnelle constitue, du reste, la base du programme de formation de l'École pour laïcs d'Obeck. 

À l'occasion d'une de ses dernières rencontres, Seme Richard, un jeune catéchiste est intervenu avec vivacité dans le débat, en confirmant la validité de tel discours, avec son témoignage personnel.  

Le doigt pointé 

Seme a commencé par évoquer un proverbe beti qui stigmatise la fuite des responsabilités.  

Le proverbe, à travers son langage figuré selon le style africain, formulé à partir de la position instinctive assumée par les doigts d'une main tendue pour accuser le prochain, dit: "Quand tu pointes un doigt contre une personne, trois doigts sont pointées en même temps contre toi." 

Dans le débat au cours duquel les différents participants à l'École soulignaient le manque de considération du bien commun de la part des autorités, Seme a rappelé que les responsables, àSeme Richard avec ses fils tous les niveaux de la société, grandissent dans les familles, que c'est à celles-ci de les éduquer et de leur donner l'exemple.  

La franchise dans la parole a toujours caractérisé Seme, ce qui n'a pas manqué de lui créer aussi quelques difficultés dans son milieu. Par exemple, quand il a dû prendre une position ferme sur la "dot", vis-à-vis de la famille de Claudine, sa femme, que les parents refusaient, en voulant obtenir un plus grand gain matériel. Ou même quand (c'est toujours lui à le raconter), à sept ans à peine, il eut le courage de protester contre son curé qui ne voulait pas l'admettre à la communion car jugé, par ce dernier, trop petit. "Pourquoi refuser la communion juste à moi qui connais le catéchisme mieux que les plus grands?". Une évidence d'arguments qui a dû finalement convaincre son curé à l'admettre à la première communion. 

Le sens de la justice de Seme s'est forgé aussi à travers les souffrances de l'adolescence. Il rappelle par exemple l'amertume éprouvée quand le catéchiste qui le préparait à la confirmation, blessé dans son amour propre à cause des problèmes rencontrés avec un garçon qui s'était dérobé à sa punition, il empêcha à la classe entière de recevoir le sacrement. 

En participant activement à la vie paroissiale, à celle de sa communauté de base et aux rencontres de l'École pour laïcs, Seme, aujourd'hui, fortifie et purifie ses convictions qu'il cherche à transmettre à ses fils et aussi aux enfants d'Obeck qu'il suit pour la catéchèse en préparation à la première communion. 

Parmi les ben sikin de Mbalmayo 

Depuis deux ans Seme travaille comme ben sikin (conducteur de mototaxi, du nom d'une danse de l'ouest, dont le rythme renvoie aux mouvements d'un motocycliste en course), après avoir réussi, avec les épargnes du travail de maçon, à acheter une motocyclette. 

Il n'est pas difficile de le reconnaître parmi les nombreux conducteurs de mototaxis (environ cinq-cents) que compte la ville de Mbalmayo. C'est le seul, en effet, à voyager régulièrementSeme Richard avec sa mototaxi avec le casque. 

La mototaxi est un moyen de transport habituel pour la population, mais aussi très dangereux. Il l'est particulièrement à Mbalmayo, non seulement pour le mauvais état des routes, mais surtout parce que la plus grande partie des ben sikin ne respecte pas le code de la route et cherche à transporter le plus rapidement possible le client, pour augmenter les gains. 

Chaque jour, on croise de nombreux conducteurs de mototaxi qui doublent à droite ou s'arrêtent en pleine chaussée sans aucun préavis, en chargeant jusqu'à trois voyageurs (avec le conducteur, la moto porte ainsi quatre personnes), avec en plus la marchandise, sans respecter la priorité aux carrefours. Sans ajouter, en outre, que très souvent l'attention du conducteur est tournée à droite ou à gauche, pour saluer l'ami qu'il rencontre le long du parcours. 

Le nombre d'accidents des ben sikin avec leurs clients est particulièrement élevé. Ils sont cause de la plus grande partie des hospitalisations au pavillon de traumatologie de l'hôpital citadin.  

Cette situation est évidemment favorisée par le manque d'efficacité du système de contrôle des forces de l'ordre qui opèrent seulement aux portes d'entrée de la ville et rarement à son intérieur. Mais même quand les motos sont arrêtées aux postes de contrôle, il suffit de donner, en sous-main, un peu d'argent aux agents pour continuer en paix. 

Quand ensuite la commune, une semaine par trimestre, envoie ses agents sur les routes de la ville pour récupérer l'argent de la vignette et des impôts de circulation, les mototaxis saisissent ponctuellement l'occasion pour prendre leurs "congés" trimestriels, en recommençant régulièrement le travail dès que la campagne de payement des vignettes est terminée. 

C'est dans cet univers d'irrégularités administratives, de corruption presque institutionnalisée, que Seme exerce son travail. 

Cohérence même sur la moto 

Quand Seme décida de devenir un conducteur de mototaxi, ses amis le lui déconseillèrent. Le refrain était le même: la corruption est trop répandue; avec les documents en ordre ou pas, ilLa mototaxi à Mbalmayo aurait été obligé à céder aux demandes des forces de l'ordre, et, à la fin du mois, malgré le dur travail, il se serait retrouvé avec peu d'argent dans les poches. 

Ferme dans sa décision, Seme commença, après avoir acheté sa moto, par se munir de tous les documents administratifs requis et par prendre toutes les mesures nécessaires comme l'emploi du casque et l'entretien régulier du véhicule pour la sûreté. 

Au début de son activité, quand il devait sortir de la ville pour accompagner certains clients, il était régulièrement arrêté et "importuné" par les forces de l'ordre, malgré la régularité de ses documents.  

Chaque fois Seme a eu le courage de maintenir ferme sa position, en refusant de verser de l'argent pour "gagner l'amitié" des agents, en faisant comprendre avec obstination à ceux-ci, malgré les menaces et les pressions, que tout étant en règle, ils pouvaient même l'emmener au commissariat et lui retirer la moto, mais qu'il n'avait rien à craindre. 

Pour son comportement très "anomal", il fut interpellé plusieurs fois par d'autres ben sikin. Même avec ses collègues il n'a jamais cédé. "Le policier a son salaire - leur disait-il - et si je dois le payer, sans aucune raison, qu'est-ce qui restera pour ma femme et mes enfants?". 

Les pressions ont continué pendant plusieurs mois, jusqu'au jour où la détermination de Seme, à un poste de contrôle, finit par provoquer une vive dispute entre deux agents sur la position à prendre à son égard. 

L'écho de la dispute arriva aux supérieurs hiérarchiques. La conclusion fut que Seme obtint "le passeport", comme on l'appelle dans l'argot des ben sikin, c'est-à-dire la permission de passer sans devoir payer le montant "traditionnel".  

Depuis ce jour, il n'a plus été importuné aux postes de contrôle de la ville.   

Seme fait son travail sans être non seulement dérangé, mais il arrive aussi que la police l'indique comme "modèle". De son côté, Seme essaie de communiquer aux autres conducteurs de mototaxi son expérience même si, comme il l'avoue, cela n'est pas toujours facile.  

Quelques ben sikin ont commencé à suivre son exemple: à mettre en ordre la moto et les documents. Seme, même sur la moto, continue l'engagement de catéchiste. 

Comme aux jeunes qu'il suit à la catéchèse en paroisse, il enseigne aux ben sikin de Mbalmayo à bien voyager sur la route de la vie. 

Franco Paladini

05/01/09
 
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