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Vie des missions en Afrique/21



Espérance de vie

Les cent ans de Maman Yohanna

 

Fêter cent ans dans un pays comme le Cameroun, où l'espérance de vie a du mal à aller au-delà de cinquante ans, est un événement sans aucun doute exceptionnel. C'est pour cela queMaman Yohanna avec les femmes de l'Ekoan Maria Maman Yohanna, de la paroisse d'Obeck, a voulu manifester un dimanche, au cours d'une célébration eucharistique, sa joie et sa reconnaissance pour avoir atteint cet âge. 

Pour l'occasion, non seulement ses enfants, mais tous les fidèles d'Obeck se sont rassemblés autour d'elle, émus par son témoignage. En effet, après l'homélie, Maman Yohanna a pris la parole pour saluer et exhorter tout le monde et, au moment de l'offertoire, elle a ouvert elle-même la procession des dons de l'Ekoan Maria, l'association des femmes à laquelle elle appartient. 

Pendant la procession, avec le bouquet de fleurs qu'on lui avait offert, en mimant les gestes du prêtre au moment de l'aspersion avec l'eau bénite et en suivant le rythme de la musique, elle a voulu donner sa bénédiction personnelle. Même les hommes, toujours plutôt réservés en public, n'ont pas pu retenir l'oyenga fam, le typique cri d'approbation et de joie. 

Ce que les fidèles ont apprécié de Maman Yohanna ce n'est pas tellement son âge, ses cent ans, dont nous ne sommes même pas complètement sûrs, compte tenu des imprécisions qui caractérisent les registres de l'état civil au Cameroun. Ce qui les a touchés c'est son esprit d'ouverture, son courage, sa bonté qui ont réussi à surmonter la dure épreuve de l'usure du temps et à gagner ces préjugés qui en Afrique tendent à isoler les personnes âgées, souvent accusées par les familles d'être la cause des disgrâces qui arrivent aux plus jeunes. 

Le secret de sa vie... 

Quand on parle avec Maman Yohanna, on a tout de suite une impression de sympathie et de vitalité. Encore aujourd'hui, avec fierté, elle se souvient des temps où, à Minlaba, la première mission catholique de notre diocèse de Mbalmayo, fondée en 1912, elle apprenait les prières auprès du P. Antoine Stoll, l'un des pionniers de l'Église au Cameroun, connu au grand public pour avoir construit l'église d'Akono, considérée la plus belle du pays. 

Adolescente, elle accepta volontiers d'adhérer à l'Ekoan Agnès, le groupe de Sainte Agnès, organisé pour les jeunes filles. Grâce à la catéchèse, elle commença à comprendre que la prière est surtout ouverture à l'engagement et au service caritatif. Un jour je lui ai demandé de me dire le secret de sa longévité et elle me répondit: "Ce sont les bénédictions qui j'ai reçues de la part des gens à qui, pendant ma vie, j'ai fait du bien, en cherchant le bois pour les malades et en offrant la nourriture aux plus pauvres." 

Elle se rappelle encore de la rencontre qu'elle eut avec Mgr René Graffin, à l'époque Évêque coadjuteur de Mgr François-Xavier Vogt, Vicaire apostolique de Yaoundé. Tous les enfants en étaient terrorisés, confesse Maman Yohanna, pour "ses grands yeux, sa longue barbe, sa voix roque". "Ce jour - évoque-t-elle avec fierté - je fus la seule à réussir à l'examen d'admission à la Confirmation". Elle se souvient encore de toutes les questions que Mgr Graffin lui posa et aussi les réponses. 

Quand elle se fiança, Maman Yohanna séjourna pendant neuf mois à la sixa (de l'anglais sister, sœur), le pensionnat où résidaient les filles de la mission qui se préparaient au mariage chrétien. La formation, suivie par les sœurs, était basée sur l'enseignement de la doctrine chrétienne, de l'hygiène domestique et des travaux de la maison. 

La sixa, fruit d'une époque, était une institution qui n'a pas manqué de susciter critiques et accusations. Quelques-uns, en effet, ont dénoncé l'exploitation de la main-d'œuvre des jeunes pour les travaux de la mission, d'autres l'abus des filles de la part des catéchistes, comme nous le lisons dans le célèbre roman du camerounais Mongo Beti, Le pauvre Christ de Bomba. 

Maman Yohanna, des neuf mois passés à la sixa, se rappelle de la gentillesse des trois sœurs, dont elle répète le nom, Angèle, Marie et Céline. Elle se souvient de leurs leçons de catéchismeMaman Yohanna avec ses deux filles et d'économie domestique, qui lui permirent de découvrir que la vie chrétienne commence par la fidélité aux choses quotidiennes et concrètes, comme l'ordre et la propreté de la maison, le soin des enfants et de la famille, le respect du corps et la dignité dans l'habillement. 

De son mariage avec Thomas, Maman Yohanna a eu douze enfants qu'elle appelle affectueusement encore aujourd'hui "mes douze apôtres". Après le mariage, elle laissa le groupe des filles et continua à approfondir sa foi dans le groupe de l'Ekoan Maria auquel elle appartient encore aujourd'hui. Un groupe de prière engagé à imiter, comme le disent ses membres, les vertus de Marie dans la vie de chaque jour. 

À la mort de Thomas, il y a une trentaine d'années, Maman Yohanna continua, seule, avec le dur travail des champs, à faire vivre sa famille. Depuis désormais six ans, elle a laissé son village et est venue habiter à Obeck avec l'une de ses filles. Tous les matins, après avoir lavé le sol de sa chambre et arrangé la moustiquaire, elle vient à la Messe, toujours bien habillée et ordonnée. Elle me dit une fois: "Quand on est âgés, on n'est pas tellement beaux, pour cela, avant de sortir de la maison, je fais tout le possible pour bien me préparer." 

... transmis aux autres 

Il y a un peu plus de deux ans, l'École des laïcs d'Obeck invita les fidèles à des rencontres de formation sur le mariage. La plupart des participants étaient des jeunes couples d'enseignants et de fonctionnaires. Parmi eux, avec les habits du dimanche, vint aussi, inattendue, Maman Yohanna.  

À la fin de la rencontre, elle prit la parole et nous dit que des initiatives semblables, même si à un niveau plus populaire, auraient dû être organisées aussi pour les gens les plus simples et pour les personnes âgées d'Obeck. 

C'est justement à partir de cette intervention que, depuis deux ans, notre paroisse assureMarie Madeleine et Suzanne chaque jeudi matin, un programme de formation et de catéchèse, plus simple par rapport à celui donné par l'École des laïcs, pour une quarantaine de fidèles, la plupart étant des femmes qui travaillent au marché des vivres de notre ville.  

L'initiative est garantie par Marie Madeleine et Suzanne, deux catéchistes qui se sont engagées à assurer le programme. Pour ce groupe l'on projette aussi quelques films, comme récemment celui sur la vie de Sainte Bernadette Soubirous; Maman Yohanna a été ainsi heureuse de découvrir, en voyant le film, que Mgr Graffin lui posa, il y a plusieurs années, la même question sur les personnes de la Trinité qui fut posée à Bernadette à l'examen de sa premier Communion.  

Récemment, à l'occasion de la cérémonie de remise des attestations de participation au cours organisé pour ce groupe, le Vicaire épiscopal était présent. Il n'a pas manqué de nous féliciter pour l'initiative, la seule du genre dans le diocèse de Mbalmayo. "La paroisse d'Obeck - a-t-il dit - travaille non seulement pour l'évangélisation des fidèles, mais contribue à indiquer même aux prêtres des nouveaux sentiers à parcourir dans la vie ecclésiale".   

Toujours au service de la mission 

À partir de ces quelques fragments de vie simples et concrets, nous ne pouvons dire que Maman Yohanna soit l'un des nombreux "fidèles du dimanche" à Obeck. Pour cela, le jour oùMaman Yohanna nous avons fêté ses cent ans, Maman Yohanna a été heureuse que la prière, préparée pour elle par la communauté paroissiale, fût celle de l'envoi en mission. La mission constitue une dimension essentielle de la vie chrétienne. Le fidèle ne peut jamais prendre sa retraite; même à cent ans, il est appelé à rendre compte de l'espérance qui demeure dans son cœur. 

Maman Yohanna à Obeck continue son engagement dans le groupe de prière de l'Ekoan Maria, participe aux rencontres de formation et de catéchèse, contribue aux initiatives de charité et prend soin de sa personne et de sa famille. Elle continue à donner son apport personnel pour que la communauté paroissiale soit plus cohérente et mûre pour transmettre à tous, non un vague optimisme, mais l'authentique "espérance de vie".  

 

Franco Paladini

05/04/09
 
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